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Rio+20 : Planète à vendre

Vingt ans après le Sommet de la Terre de 1992, les Nations unies convoquent une nouvelle Conférence internationale sur le développement durable, qui se tiendra à Rio de Janeiro, au Brésil, du 20 au 22 juin 2012.

C’est en janvier qu’a été rendue publique la première version du texte qui servira de base aux négociations officielles de juin prochain [1]. Intitulé Notre vision pour le futur, ce document reflète surtout les rapports de force en présence – et notamment l’influence grandissante des entreprises sur les institutions de l’Organisation des nations unies (ONU) – et en aucun cas une véritable vision partagée qui identifierait les responsabilités et proposerait des ruptures fortes avec un modèle économique qui creuse les inégalités et épuise la planète. Pour préparer ce document, l’ONU a ainsi établi un partenariat avec la Chambre internationale du commerce et de l’industrie et le Conseil mondial des entreprises pour le développement durable, un faux-nez qui regroupe les pires entreprises de la planète comme General Motors, DuPont, Coca-Cola ou Shell. Le fondateur et président honoraire de ce groupe n’est autre que Stephan Schmidheiny, ex-propriétaire de la multinationale Eternit, condamné à 16 ans de prison en Italie pour son implication dans le scandale de l’amiante [2].

Concentration économique accélérée

Comment en est-on arrivé là ? Depuis vingt ans, la concentration économique des entreprises et le poids des acteurs financiers se sont fortement accentués au niveau mondial. A tel point qu’aujourd’hui, 147 entreprises contrôlent à elles seules 40 % de la valeur monétaire de l’ensemble des multinationales [3]. La puissance financière placée dans les mains d’un nombre très restreint d’acteurs a permis à ces multinationales de prendre le contrôle des débats sur la crise écologique, en particulier au sein des forums internationaux.

La première étape de ce tour de force a eu lieu en 2003, quand l’ONU a reconnu le secteur privé comme “groupe majeur” du développement durable. Ceci a permis aux entreprises d’être consultées au même titre, par exemple, que les représentants des ONG, des syndicats, des collectivités territoriales, des femmes ou des peuples autochtones. La deuxième étape a consisté à multiplier les partenariats des entreprises avec des institutions de l’ONU – en particulier le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) – ou avec des ONG comme le WWF ou l’IUCN, afin de gagner en crédibilité. Parmi ces “partenaires”, on trouve Exxon Mobil (qui a financé pendant des années des groupes de pression pour saboter les négociations sur le climat), Shell (qui empoisonne les populations et l’environnement en exploitant le pétrole dans le delta du Niger), ou encore Rio Tinto, une multinationale anglo-australienne, – dont une des usines, située en Hongrie, a déversé plus d’un million de mètres cubes de boues d’aluminium toxique dans le Danube.

Aujourd’hui, cette stratégie met en avant le concept d’“économie verte”. Lequel refuse l’examen des causes profondes de la crise écologique et propose uniquement de se concentrer sur les solutions que ces entreprises soutiennent et peuvent mettre en oeuvre. Lors d’un colloque de préparation de Rio+20, en février 2012, Achim Steiner, directeur exécutif du PNUE, a ainsi déclaré [4] : “Quand les leaders de ce monde se retrouveront à Rio cette année, la voix des entreprises sera importante. Leur capacité à assister les États pour s’engager dans l’économie verte est essentielle. Mais, pour réussir, nous avons besoin d’un nouveau dialogue de qualité pour que les politiques publiques et les marchés interagissent de façon plus effective pour transformer nos économies”. Ce ne sont plus les Etats qui encadrent les entreprises, mais celles-ci qui “assistent” les gouvernements afin de créer les conditions d’ouvertures de nouveaux marchés et de dégager les investissements nécessaires pour résoudre la crise écologique provoquée par leurs activités.

Un exemple frappant de cette inversion des responsabilités est la construction du mécanisme de Réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts (REDD). Plutôt que de pénaliser lourdement les entreprises impliquées dans la déforestation, ce mécanisme propose au contraire de les récompenser. L’un des projets pilotes les plus controversés – et ils sont nombreux… – est porté par Asian Pulp and Paper afin de protéger les forêts de la péninsule de Kampar, à Sumatra [5]. A elle seule, cette entreprise a coupé illégalement des millions d’hectares de la forêt tropicale indonésienne pour les convertir en plantations, relâchant dans l’atmosphère des quantités colossales de carbone et de méthane.
Elle serait ainsi responsable chaque année de plus de 3 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Mais, le plus sérieusement du monde, cette entreprise demande à recevoir des financements pour réduire son rythme de déforestation et laisser quelques arbres debout… Le principe de pollueur-payeur est mort ! : voici le principe de pollueur-payé !

Discussions internationales sous influence

Les entreprises mettent désormais à profit les moyens considérables dont elles disposent pour contrôler l’agenda et imposer leur rythme aux discussions. Depuis le Sommet de la Terre de 1992, elles ont rodé leur influence sur les mécanismes mis en place, notamment à travers la création et la multiplication des systèmes de certifications. Sous l’apparence du dialogue, elles ont progressivement réussi à verdir les pires pratiques. Ainsi, dans un premier temps, le label de bonne gestion forestière (FSC, Forest Stewardship Council) excluait les monocultures d’arbres. Aujourd’hui, non seulement il les autorise, mais elles représentent l’essentiel des produits certifiés.

Car, contrairement à ce que l’on voudrait nous laisser accroire, la logique de ces certifications ne consiste pas à limiter les productions aux niveaux et aux modalités écologiquement soutenables et socialement justes, mais à en limiter les impacts de façon économiquement acceptable par les entreprises, tout en rassurant les consommateurs. Ainsi, le soja OGM, qui représente plus de 90 % de la production du soja en Amérique du Sud, est reconnu comme certifiable. Et, pour mieux faire passer la pilule, il suffit de donner l’illusion de la participation : on laisse entendre qu’en réunissant autour d’une table des représentants d’une communauté à côté de ceux d’une multinationale, le dialogue aboutira à un consensus fécond. Mais qui a les moyens d’envoyer plusieurs fois par an des représentants à des réunions aux quatre coins de la planète, où l’on discute de critères très techniques sur la base de documents rédigés uniquement en anglais ?

Dans ce texte de négociation de Rio+20, l’initiative pour des Energies durables pour tous (SEFA, Sustainable Energies For All), qui ouvre le chapitre sur l’énergie, mérite que l’on s’y attarde. Là encore, derrière un titre volontairement positif se trame la collusion des intérêts privés et publics. Officiellement, cette initiative est placée sous l’égide des Nations unies. Mais, coprésidée par Charles Holliday, président de Bank of America et ex-directeur du géant de l’industrie chimique DuPont, elle réunit un cercle fermé de personnes, pudiquement qualifié de “comité de haut niveau”. Ses membres comptent de nombreux acteurs financiers et des entreprises impliquées dans le développement des “énergies durables”. On y trouve Eskom, qui construit à Medupi (Afrique du Sud) la plus grande centrale à charbon du monde, mais aussi des représentants de la Banque mondiale, qui finance non seulement le scandale Medupi, mais de nombreux autres projets d’extraction d’énergies fossiles à travers le monde. Les réunions de ce cercle ont lieu en dehors de tout cadre multilatéral et seuls cinq représentants de gouvernements y participent. Ils représentent les intérêts des Etas-Unis, de l’Union européenne, de la Chine, de l’Inde et, bien entendu, du Brésil – dont les politiques de promotion des agrocarburants et de construction de grands barrages sont présentées comme des “exemples positifs”. Une explication qui permet de mieux comprendre pourquoi le Brésil, pays hôte de la conférence, a tant insisté pour placer cette initiative en haut de l’agenda des négociations.

La crise écologique, alibi de croissance

Après le choc de la crise financière, dans un monde où les ressources et l’énergie sont de plus en plus rares, la crise écologique constitue pour les entreprises un formidable relais de croissance. L’alternative en jeu à Rio est simple : l’abandon des écosystèmes, des terres, des océans et de l’atmosphère aux intérêts privés ou, à l’inverse, leur reconnaissance comme biens communs devant rester à l’écart des marchés et être gérés par les communautés qui en dépendent. C’est évidemment cette seconde proposition que défendent les Amis de la Terre, qui, avec de nombreuses autres organisations, sont signataires de l’Appel contre l’économie verte issu du Forum social préparatoire à Rio+20 qui s’est tenu à Porto-Alegre en janvier dernier [6]. Ces organisations se retrouveront au Sommet des peuples pour la justice sociale et écologique, contre la marchandisation de la vie et pour la défense des biens communs, qui se déroulera du 15 au 23 juin 2012 à Rio de Janeiro, mais aussi partout dans le monde.

> SYLVAIN ANGERAND
Coordinateur des campagnes – Les Amis de la Terre France

Pour suivre les activités des Amis de la Terre au Sommet de Rio : www.amisdelaterre.org/economieverte

Pour en savoir plus Les Amis de la Terre France et sept autres organisations ont produit un film pédagogique sur le mécanisme Redd (réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts). On peut le visionner en ligne sur amisdelaterre.org/filmredd

Appel pour une campagne contre le hold-up des entreprises sur l’ONU www.fame2012.org/fr/2012/04/23/capture-onu

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Notes : 1 www.uncsd2012.org/rio20/mgzerodraft.html#I 2 Voir le blog de Fabrice Nicolino : http://fabrice-nicolino.com/ index.php/ ?p=1285 3 D’après une étude du Federal Institute of Technology de Zurich. www.slate.fr/lien/45343/ 147-entrepriseseconomie-mondiale 4 www.guardian.co.uk/sustainable-business/global-business-summitkpmg 5 www.redd-monitor.org/2011/11/10/asia-pulpand-papers-big-redd-scam-on-the-kamparpeninsula/ 6 Appel contre l’économie verte consultable sur : http://nogreeneconomy.org/

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