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Un chameau n’aurait pas inventé le métro

Le nom de l’inventeur du métro n’a pas été retenu. Il le mérite. Le métro est un système destiné à faire disparaître les humains de la surface. Là où ils seraient encombrants.

Lorsqu’une ville juge nécessaire de s’équiper d’un métro, c’est qu’elle est devenue trop grande. Les habitants ne réussissent plus à se croiser en surface. On les enterre.
Le métro est un instrument radicalement antidémocratique, il est réservé aux pauvres. A ceux qui n’ont pas les moyens de marcher à pied de leur domicile à leur lieu de travail, à ceux qui n’ont pas les moyens de payer le stationnement ou le garage d’une voiture en ville.
Ni les héros, ni les gangsters, ni les hommes d’Etat, ni les aventuriers, ni les ambassadeurs, ni les capitaines d’industrie ne prennent le métro, ils circulent en surface parce qu’ilsen ont le goût ou les moyens.

Leur mère n’était pas une chauve-souris et leur père un axolotl. Ils se souviennent d’être nés pour vivre au soleil. Ils l’associent à l’idée de liberté. Ni une mouette ni un chameau ne prendraient le métro ni ne l’inventeraient ; l’homme s’y résigne assez facilement si on l’habitue depuis l’enfance. Et cependant, je connais de mes amis qui refusent radicalement de pénétrer sous terre qu’accidentellement, ce n’est pas leur élément. Le réseau de transport souterrain, qualifié par certains de social, présente cependant de nombreux avantages.
- • Les ouvriers et les employés peuvent circuler directement de leur domicile à leur lieu de travail sans encombrer les rues. Tandis que le sous-sol est réservé aux transports collectifs, la surface se trouve réservée pour ses neuf dixièmes aux transports privés. L’usager souterrain paie cependant part entière pour l’entretien du réseau de surface, des rues qu’il n’a ni les moyens ni le temps d’utiliser.
- • Le métro est le Concorde du pauvre. Il lui permet de gagner une heure ou plus sur son temps de trajet pour se rendre à son travail. Il relie les banlieues aux usines et les villes nouvelles aux sièges des compagnies d’assurance. Le métro a coûté infiniment moins cher à construire que le Concorde. Il ne pollue que ses passagers avec l’amiante largement utilisé dans ses divers équipements. Ses nuisances en surface sont minimes, il ne produit pas de bang, et ne met pas en péril la ceinture d’ozone qui protège la haute atmosphère.
- • C’est un lieu collectif par excellence, où l’on apprend à vivre dans notre société. A cet effet, les murs des couloirs et des stations du métro sont ornés de discours et d’images qui instruisent et informent le voyageur du meilleur usage qu’il peut faire de son temps et de son argent dès qu’il quitte le métro. Cette organisation, qui n’a pas de forme, bien qu’elle porte un nom, “ la Société de consommation et de production ”, a un tube digestif : le métro, dans lequel elle nous digère. Nous en ressortons conformes à l’image qu’elle se fait de nous, pâles, abrutis, laminés, et salivant du désir d’acheter et de posséder.
- • Paradoxe apparent : c’est dans le métro que l’on trouve le plus grand nombre de publicités pour l’espace, les produits naturels, l’air, le soleil, le confort, la paresse, l’eau pure, la solitude et le sexe.
- • Par effet de contraste, en sortant du métro et de son atmosphère surchauffée (par un système de freinage inadéquat des rames), on est tenté de trouver au premier morceau de trottoir une fraîcheur de bocage normand, au premier platane une allure d’oasis.
- • Certains syndicats et partis d’extrême gauche réclament la gratuité du métro. Pourquoi ne réclament-ils pas que l’on soit payé pour y pénétrer ou, plus radicalement, qu’on le ferme ?

> ALAIN HERVE

“ L’Homme Sauvage ”, Les chroniques fondatrices de l’écologie, pour la plupart parues dans le Sauvage à partir de 1970, éditions Stock, (1979).
http://www.alain-herve.com/publications.html

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