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Altermondes : "Total : une catastrophe annoncée"

MADAGASCAR. Total a décidé de se lancer dans l’exploitation des sables bitumineux, une source de pétrole non conventionnel. Les Amis de la Terre ont organisé, en octobre dernier, une mission, à la rencontre des populations pauvres, souvent désarmées face au géant pétrolier. Un reportage édifiant.

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Par Juliette Renaud | Les Amis de la Terre

Avec l’épuisement des réserves en pétrole conventionnel, la course aux hydrocarbures non conventionnels est devenue mondiale, les compagnies pétrolières repoussant chaque jour la frontière du possible mais surtout de l’acceptable, au prix d’impacts sociaux et environnementaux toujours plus importants. C’est ainsi que Total a obtenu en 2008 le permis d’exploration de sables bitumineux à Bemolanga (Madagascar), dans une zone où la vulnérabilité des populations et la fragilité des écosystèmes laissent présager un désastre sans précédent [1].

Démunies face à Total

Moins de 300 kilomètres séparent Morafenobe, village proche de Bemolanga, d’Antananarivo, la capitale, mais il nous faudra 15 heures pour les parcourir. En période des pluies, cela peut prendre 2 ou 3 jours et les populations se retrouvent complètement coupées du reste du pays.Sur le trajet, nous rencontrons de nombreux bergers qui, pour un salaire de misère, marchent 7 jours pour emmener des zébus à Tsididy, où il y a un marché important. La population locale vit en effet principalement de l’élevage extensif et d’agriculture de subsistance. Un mode de vie précaire qui se retrouve menacé, les sables bitumineux étant situés sur les zones de pâturage. Sans compter que leur exploitation nécessite d’énormes ressources en eau, alors que la région souffre déjà d’importantes sécheresses. Nos visites dans les différents villages autour de Bemolanga montrent à quel point les habitants sont démunis face à l’arrivée d’un géant comme Total. Le niveau d’éducation est si faible que beaucoup ne savent même pas ce qu’est le pétrole. Comment peuvent-ils s’imaginer les dégâts que causerait son exploitation ? On sent déjà germer les graines de la division dans ces communautés, entre ceux qui croient aux promesses de développement faites par l’entreprise, et ceux qui commencent à être déçus ou même à souffrir de sa présence.

Lors d’une séance d’information où nous montrons des images du désastre écologique causé par les sables bitumineux au Canada, certains villageois commencent à réagir : « Il est temps de nous réveiller avant qu’il ne soit trop tard, il faut informer le reste de la communauté ». D’autres, préoccupés par les menaces d’expropriation, nous demandent d’organiser des formations sur les droits de propriété, le code pétrolier et minier, les impacts des industries extractives sur la santé ou l’agriculture. À Ambonara, le président du hameau s’interroge même : « Vous allez nous dire si on va mourir de nouvelles maladies ? ». À l’inverse, la maire d’un autre village s’inquiète de notre présence et se dit défavorable à la tenue d’une réunion d’information qui pourrait brouiller les « bonnes relations » établies avec l’entreprise. « Tout est décidé à Antananarivo et nous ne savons rien du projet », se plaint le délégué du district de Morafenobe. Il semblerait pourtant que les autorités locales ne connaissent elles-mêmes pas bien leurs droits, et n’ont même pas formellement demandé à avoir accès au dossier.

Fermer les yeux

De retour à Antananarivo, la faiblesse et l’impuissance des autorités publiques paraissent tout aussi flagrantes. L’ONE [2], chargé d’octroyer les permis environnementaux et de contrôler les projets, est en réalité payé par les entreprises extractives pour faire cette évaluation. « Les rapports sont négociés avec les promoteurs, l’ONE est à leur botte », nous confie un ex-salarié d’une de ces multinationales. Nous rencontrons aussi le numéro 4 du ministère de l’Environnement, qui n’a jamais pu avoir accès aux contrats passés entre les entreprises pétrolières et le gouvernement, mais considère qu’il faudrait tous les renégocier, tant le pourcentage des bénéfices économiques revenant à Madagascar est ridicule. Ce n’est pas l’avis d’un haut fonctionnaire de l’OMNIS [3], chargé de négocier les contrats : « Le pays a besoin d’être compétitif pour attirer les investisseurs, donc nous sommes obligés de composer avec les compagnies et même parfois de fermer les yeux pour avancer ».

À l’heure où Total ralentit le développement du projet de Bemolanga, attendant que la situation politique malgache se stabilise et que le prix du pétrole rende le projet plus rentable, on ne peut qu’espérer que cela donnera le temps à la société civile de se consolider et aux communautés de prendre conscience du danger qui les menace.

Notes

[1] Des organisations de la société civile malgache se mobilisent contre ces projets extractifs. C’est le cas de l’association Voarisoa, membre de l’alliance Voahary Gasy, qui regroupe 28 organisations écologistes

[2] Organisme national de l’environnement, mandaté par le ministère de l’Environnement pour évaluer et réaliser le suivi des études d’impact environnemental

[3] Office des mines nationales et des industries stratégiques

Rédigé le