A Madagascar, les mécanismes de compensation carbone mettent en danger les populations

Paris, le 10 juillet 2013 - Les Amis de la Terre France et le site d’informations indépendant Basta ! publient un nouveau rapport intitulé : « REDD+ à Madagascar : le carbone qui cache la forêt » qui révèle, une fois de plus, les risques sociaux et environnementaux associés à la compensation carbone. Ce rapport, qui fait suite à une mission de terrain réalisée en mai 2013, se concentre sur le Projet holistique de conservation des forêts (PHCF), financé par Air France et mis en œuvre par le WWF Madagascar et GoodPlanet/ETC Terra [1].

Environ 12 à 15 % des émissions annuelles anthropiques de CO2 sont liées à la déforestation et à la dégradation des forêts. C’est partant de ce constat que s’est ouvert une discussion pour créer un mécanisme de réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts (REDD). Pour les Amis de la Terre France, la lutte contre la déforestation constitue évidemment un enjeu majeur pour stabiliser le climat mais elle ne doit pas être prétexte à créer de nouveaux droits à polluer (ou crédits carbone) qui permettraient à des entreprises ou des pays de compenser leurs émissions de carbone par la plantation ou la conservation de forêts dans les pays du Sud.

En 2010, une polémique avait opposé les Amis de la Terre et les promoteurs du projet PHCF [2], ces derniers affirmant qu’il s’agissait d’un projet relevant du « pur mécénat environnemental » et qu’il ne délivrerait « aucun crédit carbone à son terme ». Deux ans et demi plus tard, notre enquête montre que le message a évolué et que ce projet vise bien « à générer des crédits carbone » comme le reconnaissent aujourd’hui Air France et Good Planet/ETC Terra.

Sur le terrain [3], nous avons constaté que les mesures mises en œuvre avaient principalement porté sur deux volets : la mesure du carbone stocké dans les forêts épineuses et humides malgaches et la mise en place de mesures répressives pour empêcher les populations locales de pratiquer la défriche-brulis (surveillance par avion, patrouilles, amendes...). Or, la promotion des alternatives agricoles durables n’a pas systématiquement suivi, entraînant l’aggravation de l’insécurité alimentaire auprès de communautés locales déjà très précarisées (plus de 92 % des Malgaches vivent avec moins de deux US $ par jour). Ce qui soulève un problème éthique majeur comme l’explique Sylvain Angerand, coordinateur des campagnes pour les Amis de la Terre France : « Plutôt que de modifier les modes de vie des plus riches, qui ont une responsabilité historique dans les changements climatiques, le poids des efforts à faire est transféré vers les plus pauvres qui disposent pourtant de moindre marge de manœuvre pour s’adapter. Lorsque, par exemple une entreprise propose à ses clients de compenser leurs émissions de carbone en finançant un projet comme le PHCF, elle place au même niveau de responsabilité ce qui peut relever d’un loisir (prendre l’avion pour partir en vacances, acheter un ordinateur...) et ce qui relève de besoins fondamentaux (se nourrir, y compris en pratiquant la défriche-brûlis s’il n’y a pas d’autre option) » . De plus, ce type de projet est contre-productif pour enrayer les changements climatiques : « Pour pouvoir émettre des crédits carbone, un projet doit élaborer un scénario de référence, c’est à dire prévoir comment le taux de déforestation pourrait évoluer, avec ou sans projet. S’il est bien sur possible de tester différentes hypothèses à travers des modèles, personne ne peut affirmer avec certitude être capable de prédire l’avenir, souligne Sylvain Angerand. Ce projet ne fait pas exception : l’instabilité politique au niveau national, les calamités naturelles qui provoquent des déplacements de populations ou encore les variations des coûts des produits agricoles liées au commerce international sont autant de facteurs influençant la déforestation et dont il est impossible de prévoir l’évolution ». Le risque serait alors de mettre sur le marché des crédits carbone fictifs qui pourraient être achetés par des entreprises, plutôt que d’avoir à réduire leur pollution. Au lieu de lutter contre le réchauffement climatique, la compensation carbone l’accélère !

Un secteur aérien sous pression et à la recherche d’échappatoire

Avec Air France, compenser les émissions carbone des riches peut nuire gravement à la santé des pauvres from Bastamag on Vimeo.

Jusqu’à aujourd’hui, le secteur aérien européen n’est soumis à aucune contrainte pour réduire son impact sur le climat. Au 1er janvier 2012, ce secteur devait officiellement être inclus dans le marché carbone européen – le système d’échange de quotas d’émission de gaz à effet de serre (EU-ETS). Mais sous la pression des compagnies aériennes, la Commission européenne a suspendu pour un an cette mesure afin de permettre aux représentants du secteur d’élaborer des règles qui satisfassent les compagnies aériennes comme l’UE.

Le 3 juin 2013, l’association internationale du transport aérien (Iata) a présenté une résolution sur la mise en œuvre de la stratégie de croissance neutre en carbone de l’aviation [3]. Au cœur de cette mesure, la création d’un marché du carbone sectoriel – c’est à dire spécifique aux compagnies aériennes – d’ici à 2020 et qui ne devrait en aucun cas « être conçu de telle sorte à permettre de lever des taxes ou réduire la demande en transport aérien » ce qui implique qu’il reposera sans doute très largement sur des projets de compensation carbone comme le PHCF. Sylvain Angerand conclut : « Air France reconnaît désormais que ce projet va générer des crédits carbone mais se défend de vouloir en tirer profit directement. Pour les Amis de la Terre, non seulement cette annonce est peu crédible mais surtout le problème n’est pas là : Air France doit, comme l’ensemble des compagnies aériennes, réduire fortement ses émissions plutôt que de chercher à les compenser en achetant des crédits carbone, qu’ils viennent du PHCF ou d’un autre projet. »

Contact presse  : Caroline Prak – 06 86 41 53 43 – 01 48 51 18 96

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Notes :
[1] En 2012, la Fondation GoodPlanet a délégué à l’association ETC Terra la gestion opérationnelle du PHCF.
[2] Voir la tribune intitulée « Planter des arbres pour polluer tranquille, la fausse bonne idée » et le droit de réponse de WWF-France, GoodPlanet et ONF International
[3] L’auteure du rapport s’est rendue dans une nouvelle aire protégée riche de forêts épineuses, sur le site de Fort-Dauphin, au Sud-Est de Madagascar. Il aurait été intéressant de pouvoir comparer les réalisations du PHCF dans un autre contexte comme celui des forêts humides, mais cela n’a pas été possible suite au refus par GoodPlanet/ETC Terra d’aider l’auteure de ce rapport dans la réalisation de sa mission.
[4] Voir la déclaration finale de l’Assemblée générale de l’IATA : http://www.iata.org/pressroom/pr/Documents/agm69-resolution-cng2020.pdf

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