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Le report de la fermeture de la centrale de Cordemais pour un projet de reconversion farfelu, une entourloupe d’EDF ?

Réponse publique des Amis de la Terre au communiqué de presse du sénateur Ronan Dantec suite au potentiel report de la fermeture de la centrale thermique de Cordemais.

Si le projet Ecocombust ne vise pas, sur le papier, à transformer la centrale à charbon de Cordemais en “une méga centrale électrique à base de bois de coupe, dont l’absurdité écologique a été plusieurs fois démontrée” [1], les réalités industrielles laissent planer le doute.

En effet, les industriels qui ont tenté de réaliser le projet d’EDF, à savoir valoriser des déchets bois pour produire des ‘black pellets’ au pouvoir calorifique équivalent au charbon permettant de les brûler dans les installations existantes, ont échoué malgré des décennies d’effort. Personne n’a réussi à produire des quantités de ‘black pellets’ à une échelle commerciale, ni à exploiter de telles installations sur une base continue. [2]

La technologie utilisée par EDF pour produire des pellets a d’abord été développée par une société finlandaise nommée Valmet, puis elle a été utilisée par une entreprise américaine, Zilkha Biomass Energy, au sein d’une usine de production de pellets en Alabama qui a ouvert ses portes en 2015, soit un an plus tard que prévu. L’usine de Zilkha n’a cependant pas eu le succès escompté : l’entreprise a cessé ses activités en janvier 2017. Depuis, Zilkha a annoncé qu’elle ne prévoyait plus de construire une deuxième usine de production de pellets. En Ontario, au Canada, une unité de la centrale à charbon de Thunder Bay a été convertie afin de brûler ce type de pellets. Toutefois, cette installation serait inactive 98% du temps, elle produirait de l’électricité seulement 2 jours et demi par an, à un prix aberrant [3]. La récente découverte de corrosion sur une chaudière de la centrale et la perspective d’une facture de réparation de 5 millions de dollars, nous montrent bien que brûler ce type de combustible détériore ou obstrue les composantes vitales de l’équipement. Ce n’est donc pas un franc succès auquel nous assistons sur ce plan-là non plus. Pourquoi EDF serait-il capable de réussir, là où tous les autres ont échoué ?

Bien loin des “positions dogmatiques” que M. Dantec dénonce, c’est bien selon des considérations techniques, que nous pointons le risque d’un fiasco industriel qui coûterait très cher au contribuable, ou d’un fiasco écologique puisqu’EDF se retrouverait à brûler du bois de coupe de haute qualité dans la centrale thermique du Cordemais. Le silence assourdissant de l’énergéticien dans les médias, qui laisse tout le monde parler pour lui (élus locaux, syndicats, associations), et le manque de transparence autour du sujet nous donne d’ailleurs toutes les raisons de nous inquiéter !

Et même si elle était techniquement possible, cette situation resterait grandement problématique. Transformer des centrales à charbon, au rendement énergétique très faible, en incinérateurs de déchets au lieu de les fermer, n’est pas la solution miracle.

Ce n’est pas la solution miracle pour les forêts. Le principal gisement retenu par EDF pour Ecocombust est celui des bois de classe B et des produits connexes de scieries dits PCS. S’il est vrai qu’aujourd’hui un grand nombre de déchets de bois de classe B et ne sont pas valorisés, la meilleure option reste d’encourager leur utilisation pour fabriquer des panneaux de bois utiles à la construction plutôt que leur combustion. Il en est de même concernant les PCS qui constituent effectivement un gisement soutenable de biomasse mais qui est limité et utilisable pour de nombreux usages. Il est essentiel de respecter le principe de hiérarchie de ces usages et d’utiliser ce gisement pour la fabrication de matériaux plutôt que la valorisation énergétique. Si le gisement de PCS et de bois de classe B est détourné pour un usage énergétique, les industries du panneaux se tourneront vers la forêt comme c’est déjà le cas aujourd’hui.

Les panneautiers français n’incorporent en effet aujourd’hui qu’en moyenne 35 % de bois-déchet dans leur production, contre 70 % à 90 % en Belgique et jusqu’à 100 % en Italie. [4] Ils préfèrent le bois forestier non pollué et seul un changement dans la fiscalité pourrait les inciter à incorporer davantage de bois recyclé. C’est un des enjeux de la future loi sur l’économie circulaire. EDF a peut-être identifié un gisement disponible au temps T, mais il est nécessaire d’intégrer à la réflexion les effets indirects et les conflits d’usages liés à l’utilisation massive de déchets bois pour produire de l’énergie.

Ce n’est pas non plus la solution miracle pour l’emploi, car le modèle, même s’il faisait ses preuves, n’est pas reproductible sur les autres centrales à charbon et comme le souligne le conseiller régional Franck Nicolon, “la seule expérimentation Ecocombust ne permettra pas de sauvegarder l’ensemble des emplois actuels à la centrale de Cordemais [...] Des centaines d’emplois liés aux entreprises sous-traitantes, ainsi que des emplois directs, sont dans tous les cas menacés.” [5] En effet, une seule des unités serait conservée et avec un nombre d’heures de fonctionnement divisé au moins par huit. Quoique cette question reste toujours très floue…

S’il y a des enjeux de sécurité d’approvisionnement en Bretagne, il faut donc se demander si le projet de reconversion de Cordemais est une solution transitoire sensée et poser le débat dans les bons termes. Que souhaitons-nous en tant qu’écologistes ? Avoir à choisir entre la peste et le choléra ou refuser les deux et s’engager dans un vrai scénario de transition énergétique créateur d’emplois locaux, qui met la priorité sur la réduction de nos consommations d’énergie ?

Enfin, nous sommes bien d’accord sur l’idée que “seul un travail collectif et totalement transparent peut permettre d’accélérer cette transition énergétique et climatique que nous défendons”. Mais la transparence n’est pas la règle sur ce dossier jusqu’à aujourd’hui … Plutôt que de mener des discussions en parallèle, demandons au gouvernement de réunir tout le monde autour d’une même table (élus locaux, syndicats, associations, industriels, membres de l’administration et du gouvernement) et exigeons une discussion basée sur des éléments clairs et honnêtes de la part d’EDF, qui joue un double-jeu depuis plusieurs mois.

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