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Biocarburants : pires que des énergies fossiles !

Huile de palme et déforestation

Aujourd’hui avec la crise du pétrole qui pointe, on ne parle plus que de biocarburants. Comme trop souvent, ce qui était au départ une bonne idée, est détourné par certains groupes influents pour ne servir que quelques intérêts particuliers au détriment de l’environnement et de l’ensemble des citoyens. Dans cet article paru dans le Guardian du 8 Decembre 2005, George Monbiot nous montre les destructions massives qui se préparent en Asie du Sud-Est pour nous approvisionner en “biocarburants”. [1] D’autre part, et même si Georges Monbiot ne fait référence qu’au gouvernement britannique, des similitudes avec la situation française n’échapperont pas aux lecteurs...

Au cours de ces deux dernières années, j’ai fait une découverte inconfortable. Comme la plupart des écologistes, j’ai été aussi aveugle aux contraintes environnementales affectant notre approvisionnement énergétique que nos adversiares l’ont été vis à vis des changements climatiques

Je réalise aujourd’hui que je vivais dans le monde de la croyance magique. En 2003, le biologiste Jeffrey Dukes a calculé que les énergies fossiles que nous brûlons en un an provenaient d’une masse de matière organique qui représentait 400 fois la production annuelle actuelle de matière organique de notre planète. En clair, nous utilisons chaque année la valeur de quatre siècles de plantes et d’animaux. [2]

L’idée que nous pouvons tout simplement remplacer cet héritage fossile - et l’incroyable concentré d’énergie qu’il nous donne - par l’énergie qui nous entoure est du domaine de la science fiction. Il n’y a pas d’énergie de substitution pour diminuer notre consommation de carburants fossiles. Mais on continue de rechercher partout des produits de substitutions. Ils sont promus aujourd’hui à la conférence de Montréal (sur les changements climatiques, décembre 2005), par des états - comme le nôtre - qui cherche à éviter de prendre les décisions douloureuses qu’imposent les changements climatiques. Une, au moins, de ces solutions de rechange est pire que de brûler les énergies fossiles qu’elle remplace.

La dernière fois que je me suis penché sur les risques liés à la fabrication de carburants à partir d’huiles végétales, la virulence des insultes a égalé les sommets atteints par les partisans de la guerre en Irak. Les missionaires des carburants végétaux sont, dans leur négation des problèmes, aussi bruyants que les responsables d’Exxon. Je suis près à reconnaître que mon éditorial précédent était erroné. Mais qu’ils ne se réjouissent pas trop tôt : j’avais tort parce que j’avais sous estimé l’impact destructeur de ce type de carburant.

Avant d’aller plus loin, je dois préciser qu’utiliser l’huile usagée de friture comme carburant est une bonne chose. Les gens qui pataugent et glissent dans des cuves pleines de saletés, rendent un service important à la société. Mais il n’y a en Grande Bretagne de l”huile de friture usagée que pour couvrir 1/380 de nos besoins en carburant pour la route. Et c’est là que les problèmes commencent.

Lorsque, l’an dernier, j’évoquais ce sujet, je croyais que le principal problème causé par les carburants végétaux était la compétition pour le foncier qu’ils provoqueraient. Des terres arables utilisées normalement pour faire pousser de la nourriture, seraient utilisées pour faire pousser du carburant. Mais maintenant je découvre que c’est pire encore. L’industrie du carburant végétal a inventé le carburant le plus polluant en carbone au monde.

En faisant la promotion des carburanrs végétaux - comme l’Union Européenne, les Etats-Unis et des milliers d’écologistes le font - vous imaginez peut-être que vous créez un marché pour l’huile de friture usagée ou l’huile de colza. En réalité, vous êtes en train de créer un marché pour une des cultures les plus destructrices de la planète.

La semaine dernière, le président de l’Autorité Fédérale pour le Développement du Territoire de Malaisie annonçait qu’il était sur le point de faire construire une nouvelle usine pour fabriquer des carburants végétaux. Il s’agissait de la 9ème décision similaire prise en 4 mois. Quatre nouvelles raffineries sont en cours de construction dans la péninsule malaisienne, une au Sarawak et 2 à Rotterdam. Deux consortium étrangers - un allemand et un états-unien - mettent en place deux usines rivales à Singapour. Toutes ces usines vont faire du carburant végétal à partir de la même source : l’huile de palme.

“La demande pour du carburant végétal” écrit le Malaisian Star “viendra de l’Union Européenne... Cette toute nouvelle demande devrait au minimum absorber la majorité des stocks d’huile de palme de la Malaisie”. Pourquoi ? Parce que c’est la culture la moins chère comme source de carburants végétaux.

En septembre, les Amis de la Terre publièrent un rapport sur les impacts de la production d’huile de palme. “On estime qu’entre 1985 et 2000, le dévelopement des plantations de palmiers à huile a été responsable de 87% de la déforestation en Malaisie”. A Sumatra et Bornéo, quelques 4 millions d’hectares de forêts ont étaient convertis en plantations de palmiers à huile. Et on programme de nouvelles coupes : 6 millions d’hectares en Malaisie et 16,5 millions en Indonésie.

Presque toutes les forêts restantes sont menacées. Même le fameux Parc National de Tanjung Puting au Kalimantan a été mis en pièce par des planteurs. Les orang outans en liberté sont voués à disparaître. Les rhinocéros de Sumatra, les tigres, les gibons, les tapirs, les nasiques et des milliers d’autres espèces pourraient prendre la suite. Des milliers d’habitants de ces régions ont été expulsés de leurs terres et près de 500 Indonésiens ont été torturés lorsqu’ils tentèrent de résister. Les feux de forêts qui, si souvent étouffent la région sous d’épais nuages de fumée, sont pour la plupart allumés par les cultivateurs de palmes. Toute la région est en train de devenir un immense champ de “pétrole” végétal.

Avant que les palmiers à huile qui sont petits et rabougris, ne soient plantés, de vastes forêts d’arbres, contenant des stocks de carbones beaucoup plus importants, doivent être abattues et brûlées. Après avoir d’abord utilisé les zones plus sèches, les plantations se déplacent maintenant vers les forêts marécageuses qui poussent sur des tourbièrees. Après avoir coupé les arbres, les planteurs assèchent le sol. Lorsque les tourbières sèchent, elles s’oxydent et relâchent encore plus de carbone que celui contenu dans les arbres. En terme d’impact sur l’environnement, aussi bien local qu’international, l’huile de palme comme carburant végétal est encore plus destructrice que le pétrole brut du Nigéria.

Le gouvernement britannique l’a bien compris. Lorsqu’il annonça qu’il suivrait l’Union Européenne et garantirait que le carburant pour les transports provient pour 5,75%, de plantes en 2010, il concédait dans le rapport publié le mois dernier, que “les principaux risques environnementaux seront probablement liés à un accroissement important de la production de matière brute pour les carburants végétaux, en particulier au Brésil avec la cane à sucre et en Asie du Sud-Est avec les plantation de palmiers à huile”.

Bien conscient des risques et afin de les éviter, le gouvernement suggérait d’interdire l’importation des carburants végétaux qui détruisent l’environnement. Interrogés par le gouvernement pour savoir si une telle interdiction contreviendrait aux règles du commerce international, les consutants répondirent par l’affirmative : “des critères environnementaux obligatoires... augmenteraient beaucoup le risque d’un recours juridique international contre l’ensemble de la politique”. Le gouvernement abandonna l’idée d’interdire les importations et proposa à la place “une sorte de schéma volontariste”. Le gouvernement a donc décidé malgré tout d’aller de l’avant, tout en sachant que la création de ce marché va provoquer une augmentation massive des importations d’huile de palme, que rien ne pourra vraiment les empêcher et qu’elles vont détériorer plutôt qu’améliorer le climat.

En d’autres temps, pourtant, le gouvernement britannique sut défier l’Union Européenne. Mais en fait, le gouvernement britannique veut exactement la même chose que l’Union Européenne. “Il est essentiel que nous équilibrions notre demande croissante de mobilité avec nos objectifs de protection de l’environnement”, est-il écrit dans le rapport du gouvernement. Jusqu’à récemment, nous avions une politique de réduction des transports. Maintenant, et bien qu’aucune déclaration en ce sens n’ait été faite, cette politique est défunte. Comme les conservateurs dans les années 90, le gouvernement travailliste cherche à satisfaire la demande quels qu’en soient les risques. Des chiffres obtenus auprès de l’association Road Block montrent que, pour l’élargissement de la seule M1, le gouvernement va dépenser 5 milliards d’euros, c’est à dire plus que ce qu’il verse pour tout le programme sur les changements climatiques. Au lieu d’essayer de réduire la demande, le gouvernement essaye de changer les sources d’approvisionnement. Il est prêt à sacrifier les forêts tropicales de l’Asie du Sud Est pour montrer qu’il fait quelque chose et pour que les automobilistes soient contents.

Tout cela illustre la futilité des mesurettes discutées à Montréal. Essayer de satisfaire une demande croissante en carburant est pure folie quelle que soit la source d’approvisionnement. Mais les décisions douloureuses ont été évitées et tant pis si une autre partie de notre biosphère part en fumée.

Notes

[1Dans ce texte, nous ne traduisons pas “biodiesel”, par “biocarburant” ou “carburant vert”, termes couramment utilisés en France mais par “carburants végétaux”. Les termes “bio” et “vert” laissent penser que tous ces produits favorisent la protection de l’environnement. On en est loin pour certains d’entre eux ! L’éthanol de maïs par exemple, gorgé de pesticides et d’engrais, demande plus d’énergie pour être fabriqué qu’il n’en donnera ! Sans parler de la consommation d’eau : une voiture qui consommerait 5l d’éthanol aux 100km aurait nécessité 45l d’eau pour chaque km parcouru !!!

[2Il faut bien sûr relativiser ce chiffre et tenir compte des pertes liées à la transformation de la biomasse en combustible fossile. Cette étude montre que remplacer les fossiles par des biocarburants reviendrait à accaparer 22% de la production nette primaire de la biomasse terrestre soit 50% de plus qu’aujourd’hui !

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