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Pâte à tartiner ou agrocarburant : qui est responsable de la déforestation ?

En réaction à la polémique ouverte par les propos de Mme Royal sur l’huile de palme et le Nutella, les Amis de la Terre interpellent la Ministre de l’Ecologie et lui demandent d’agir sur les vrais leviers.

Alors que la consommation d’huile de palme dans le Nutella représente environ 16 800 tonnes/an, Total a dans les cartons un projet de reconversion de sa raffinerie de La Mède en "bio-raffinerie" d’une capacité de 500 000 tonnes / an.

La conséquence d’une politique de soutien aux agrocarburants insoutenable que les Amis de la Terre dénoncent depuis plusieurs années.

Les Amis de la Terre publient donc la lettre ouverte ci-dessous et invitent à signer la cyberaction "Des actes : Pas de nutella dans nos moteurs !"

Objet : Lettre ouverte à propos de l’huile de palme et du projet de bio-raffinerie de Total  

Madame,

Nous avons suivi avec beaucoup d’intérêt vos récentes déclarations à propos de l’huile de palme, et partageons votre inquiétude sur les impacts massifs qui lui sont associés en terme de déforestation.

Depuis plus de 10 ans, et en lien avec nos partenaires internationaux, nous travaillons sur ce sujet sensible. Dès sa création en 2004, nous avons adopté une approche d’interpellation constructive vis à vis de la Table Ronde pour une Huile de Palme Durable (Round Table for Sustainable Palm Oil, RSPO en anglais) en proposant différentes améliorations concernant la conversion des forêts, les droits des communautés ou encore l’utilisation de pesticides. Nous avons documenté des cas flagrants de violations des principes de cette table ronde par des entreprises membre sans que des mesures correctives ne soient mises en œuvre.

En nous appuyant sur les travaux de nombreux organismes de recherche, nous avons demandé en vain jusqu’à ce jour un moratoire sur la conversion de tout type de forêt alors que cette certification se limite uniquement aux « forêts à haute valeur de conservation ». Enfin, et alors que nous interpellons la RSPO sur ce sujet depuis sa création, nous regrettons vivement que l’utilisation du paraquat - un pesticide reconnu comme neurotoxique par l’OMS et interdit en Europe et aux USA – soit toujours possible dans les plantations certifiées.

Notre analyse est que cette certification est une réponse par l’offre alors que le problème est avant tout un problème de demande excessive : si nos propositions n’ont pas été retenues, c’est parce qu’elles entraîneraient une restriction de l’offre ce que refusent les producteurs et les industriels qui participent de façon très majoritaire à cette table-ronde. Or, tant qu’aucune mesure n’aura été prise pour limiter la demande –notamment en Europe – aucune réponse crédible ne pourra être mise en place pour produire de l’huile de palme durable sans avoir d’effets indirects.

Au début des années 2000, l’incorporation d’huile végétale dans le gazole était balbutiante, aujourd’hui cette demande pèse pour plus de 10,5 millions de tonnes/an [1]. Contrairement à ce qui est mis en avant par les promoteurs des agrocarburants, l’Europe n’a pas les moyens de répondre à ses propres besoins. La production européenne d’huile végétale n’a que peu augmenté et ce sont les importations qui sont venues combler un déficit croissant, exerçant une pression toujours plus forte sur les terres des pays du Sud. L’huile de colza et de tournesol qui était étaient utilisées pour l’alimentation ont a été en partie détournées pour être mises dans les moteurs et les industries de l’agroalimentaire ont dû importer en substitution des quantités croissantes d’huiles produites dans d’autres pays. C’est principalement avec l’huile de palme, dont les importations augmentent chaque année, que l’Europe comble ce déficit.

En 2011, nous nous sommes opposés avec succès à un projet du groupe international Sime Darby qui souhaitait ouvrir une raffinerie d’huile de palme à Port la Nouvelle (Aude). Aujourd’hui, c’est le groupe Total qui souhaite reconvertir sa raffinerie de la Mède (Bouche du Rhône) pour créer la première usine française d’huiles végétales hydrotraitées, l’une des plus grandes d’Europe, pour répondre aux prescriptions en matière d’agrocarburants, dont on voitir, certes d’huiles usagées, mais aussi d’huile de palme importée.

Si les Amis de la Terre partagent la nécessité de mettre en œuvre une reconversion industrielle du secteur des énergies fossiles, cette reconversion doit se faire dans une logique de transition écologique et de durabilité. Si le projet de Total se réalise, le risque est de voir suite à cet exemple une multiplication des usines important de l’huile de palme.

Après l’Indonésie et la Malaisie, c’est aujourd’hui vers l’Afrique que se concentrent les investissements dans le secteur de l’huile de palme. Nous avons déjà documenté des cas flagrants d’accaparement des terres liés au secteur du palmier à huile au Liberia ou en Ouganda

Nous vous interpellons donc aujourd’hui, Madame la Ministre, pour vous demander de prendre position contre le projet de reconversion industrielle de Total à La Mède tel qu’il est actuellement proposé.

Au-delà de ce projet, il nous semble indispensable que la France, et l’Europe, remettent à plat l’ensemble de leur sa politique de soutien au secteur des agrocarburants et notamment abandonnent ses objectifs d’incorporation de biodiesels qui créent un véritable appel à l’importation d’huile de palme en Europe, et par conséquence accroît la déforestation dans le monde.

A six mois de la Conférence de Paris sur le Climat, nous espérons, Madame la Ministre, que vous saurez être sensible à ces arguments et nous serions ravis de pouvoir vous rencontrer pour en discuter.

Nous vous prions, Madame la Ministre, de bien vouloir agréer l’expression de nos salutations les plus distinguées.

Le Président des Amis de la Terre, Florent Compain

En savoir +

Éléments clés à propos de l’huile de palme

Pour notre alimentation, nous consommons chaque année, en France, environ 295 000 tonnes d’huile de palme [2] dont 16 800 tonnes de Nutella [3] soit 2,7kg/seconde. Pour faire rouler nos voitures ou nos camions, nous consommons directement chaque année, en France, 110 000 tonnes d’huile de palme.

La part d’huile de palme utilisée comme agrocarburant est en constante augmentation depuis 15 ans et elle pourrait dépasser la part utilisée pour notre alimentation à l’horizon 20203.

Total a annoncé vouloir reconvertir sa raffinerie de La Mède (Bouche du Rhône) en « bio-raffinerie » [4] c’est à dire en usine de traitement d’huile végétale en agrocarburant.

Avec une capacité de 500 000 tonnes / an, cette usine pourrait à elle seule faire exploser la consommation française d’huile de palme [Total prévoit d’utiliser en partie des huiles usagées mais aussi en grande parties des huiles importées comme l’huile de palme. Total n’a publié aucun plan d’approvisionnement] et entraîner une déforestation massive dans les pays du Sud.

La polémique médiatique sur la consommation de Nutella (16 800 tonnes d’huile de palme) est incomparable en terme d’échelle avec le projet de Total sur le site de La Mède, très peu médiatisé (potentiellement 100 000 à 400 000 tonnes d’huile de palme)

Notes

[2D’après le rapport « The EU Biofuel Policy and Palm Oil:Cutting subsidies or cutting rainforest ? » (2013) de l’Institut International du Développement Durable, commandé par les Amis de la Terre.

[3La consommation française de Nutella est de 84 000 tonnes et ce produit contient 20 % d’huile de palme (source : http://www.planetoscope.com/Autre/1304-consommation-de-nutella-en-france.html)

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