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Après le Roundup, le 2,4-D ! Un autre raz de marée chimique pourrait inonder les Etats-Unis !

Dow a fabriqué une souche de maïs qui résiste aux attaques de son herbicide le 2,4-D. Le discours de la compagnie aux agriculteurs est simple : vos champs sont infestés de mauvaises herbes qui sont devenues tolérantes à l’herbicide de Monsanto, le Roundup. Dès que le ministère nous donne son feu vert, vos problèmes seront résolus.

Dow a fabriqué une souche de maïs qui résiste aux attaques de son herbicide le 2,4-D. Le discours de la compagnie aux agriculteurs est simple : vos champs sont infestés de mauvaises herbes qui sont devenues tolérantes à l’herbicide de Monsanto, le Roundup. Dès que le ministère nous donne son feu vert, vos problèmes seront résolus.

Dow et Monsanto s’allient pour mettre au point le pire projet de commercialisation d’herbicide (Article de Tom Philpott -Traduction : Amis de la Terre)

Profitant du mois de décembre, cette période creuse pour les media, le ministère de l’agriculture des Etats-Unis ne s’est pas contenté de donner le feu vert à Monsanto pour son maïs « tolérant à la sécheresse », certes inutile mais très médiatique. Le ministère a aussi ouvert la voie à l’autorisation d’un produit du rival de Monsanto, Dow Agrosciences, un produit que les agriculteurs industriels vont certainement trouver très utile.

Dow a fabriqué une souche de maïs qui résiste aux attaques de son herbicide le 2,4-D. Le discours de la compagnie aux agriculteurs est simple : vos champs sont infestés de mauvaises herbes qui sont devenues tolérantes à l’herbicide de Monsanto, le Roundup. Dès que le ministère donne son feu vert, vos problèmes seront résolus.

Au risque de paraître trop emphatique, il me semble qu’avec cet OGM, la grande majorité des agriculteurs des Etats-Unis sont à la croisée des chemins. Si le nouveau maïs de Dow obtient de la part du ministère, l’autorisation d’envahir les champs, ce sera le signal de départ pour au moins une autre décennie d’agriculture encore plus imprégnée de chimie. La culture de quelques plantes (maïs, coton, soja) sera dépendante d’une poignée de grandes firmes agrochimiques qui agissent en toute complicité pour vendre des quantités de poisons toujours plus importantes et se moquent de l’environnement. Si ce nouvel OGM et d’autres nouvelles plantes tolérantes aux herbicides peuvent être stoppées, l’agriculture du cœur des Etats-Unis peut être amenée vers un autre modèle, reposant sur la biodiversité plutôt que sur la monoculture, sur les compétences de l’agriculteur plutôt que sur la brutalité des produits chimiques, sur une nourriture saine plutôt que sur des produits industriels.

Pourtant le message de Dow a quelque chose d’irrésistible. Les cultures Roundup Ready introduites en 1996 représentent actuellement 94% du soja et 70% du maïs et du coton des Etats-Unis comme le montrent les chiffres du Ministère de l’Agriculture. Cette technologie réduit considérablement le travail des agriculteurs, leur permettant de cultiver des surfaces toujours plus importantes avec moins de main-d’œuvre.

Lorsque les agriculteurs eurent organisé leur fonctionnement en fonction du Roundup Ready et ses promesses de contrôle facile des mauvaises herbes, cette technologie a commencé à ne plus marcher. Alors que les agriculteurs ont aspergé des millions d’hectares, année après année, avec un herbicide unique, il est arrivé ce que tout le monde pouvait prévoir sans la moindre chance de se tromper : les mauvaises herbes se sont adaptées pour résister à ce poison. L’été dernier, de super-mauvaises herbes résistantes au Roundup ont envahi d’immenses étendues de terres agricoles aux Etats-Unis, obligeant les agriculteurs à asperger leurs champs de cocktails d’herbicides toxiques, voire même de recourir au désherbage à la main - ce qui n’est pas une partie de plaisir pour d’immenses exploitations. Un article récent dans le journal agricole Delta Farm Press résumait la situation : « Les jours où l’on contrôlait facilement les mauvaises herbes, c’est du passé ».

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Lorsque les plantes Roundup Ready arrivèrent sur le marché au milieu des années 90, les agriculteurs commencèrent à employer de plus en plus de Roundup à l’hectare (Mortensen, Bioscience, janvier 2012) Depuis 2007, la tendance s’est dramatiquement aggravée !

Le nouvel OGM de Dow, résistant à un herbicide, promet de revenir à ces jours bénis. Dans la demande d’autorisation de son maïs résistant au 2,4-D, déposée auprès du Ministère de l’Agriculture, la compagnie le présente explicitement comme une réponse aux problèmes qu’ont les agriculteurs avec le Roundup. Dans la demande il est écrit que le trait (caractère génétique ajouté) de tolérance au 2,4-D sera empilé (ajouté) au trait de Monsanto pour le Roundup afin de « produire des hybrides commerciaux avec des tolérances multiples à des herbicides ». Il est particulièrement remarquable que le nouvel OGM ne soit pas le signal d’une concurrence entre les deux titans Dow et Monsanto, mais bien la preuve d’une collusion entre les deux firmes. Elles prévoient de se donner mutuellement les licences des traits du 2,4-D et du Roundup pour que chacune produise ses OGM « multi-traits ».

Une fois que c’est fait, les agriculteurs pourront asperger leurs champs de 2,4-D et de Roundup. Le 2,4-D tuera ce que le Roundup ne peut pas éliminer et laissera des champs impeccables. La demande d’autorisation promet que les agriculteurs auront la possibilité « de gérer de manière anticipée les populations de mauvaises herbes tout en évitant les poussées de populations indésirables d’herbes qui posent problème, ainsi que le développement de résistances, plus particulièrement de résistance au glyphosate (Roundup) chez les mauvaises herbes ».

Quant au Ministère de l’Agriculture des Etats-Unis, il gobe ce que Dow lui dit. Son « Projet d’évaluation environnementale » ne porte aucune critique contre les affirmations de Dow et recommande que le produit soit autorisé. Actuellement, le Ministère demande des commentaires publics sur le dossier. Ces commentaires peuvent être faits jusqu’au 27 février. Doug Gurian-Sherman, un scientifique de renom membre de l’Union of Concerned Scientists m’a dit que lorsque le Ministère arrive au stade des commentaires pour un OGM, après avoir recommandé qu’il soit autorisé, c’était « presque tout le temps » pour donner le feu vert à l’autorisation. « Les seules fois où j’ai vu le Ministère s’arrêtait à ce stade, c’est lorsqu’il y a eu une forte réaction des citoyens ».

Pour moi, le nouvel OGM de Dow mérite une telle réaction des citoyens. Dans une étude qui vient juste d’être publiée par un groupe de chercheurs sous la direction de David A. Mortensen expert des cultures de l’Université d’Etat de Pennsylvanie, il est clairement démontré que de nouvelles plantes tolérantes aux herbicides mènent l’agriculture des Etats-Unis tout droit vers une dépendance toujours plus forte aux produits chimiques agricoles.

Les auteurs notent que même Dow et Monsanto s’attendent à ce que les nouvelles plantes présentant un empilement de traits de résistance au 2,4-D et au Roundup, provoqueront immédiatement une augmentation de la consommation d’herbicides. En effet, les deux firmes ont fait la promotion d’un programme d’herbicides qui combine les volumes actuels de Roundup utilisé, avec en gros les mêmes volumes de 2,4-D. C’est bon pour les ventes, mais certainement pas pour l’environnement.

Et un tel cocktail chimique ne va-t-il pas entraîner l’apparition de mauvaises herbes qui défieront le 2,4-D et le Roundup ? Pas la peine de s’inquiéter nous disent Dow et Monsanto qui affirment qu’il est extrêmement improbable que des herbes survivent à deux herbicides différents qui les attaquent simultanément par deux méthodes entièrement différentes.

Les auteurs de l’étude mettent en pièce cet argument. Ils répliquent que la résistance à deux herbicides ou plus n’est pas du tout un événement rare. Sur le plan général, il n’y a pas moins de 38 espèces de mauvaises herbes de 12 familles différentes qui présentent des résistances à deux herbicides ou plus. « 44% d’entre elles sont apparues depuis 2005 ».

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L’agriculture des Etats-Unis est à la croisée des chemins ! La fuite en avant chimique ou le retour à la raison...

De plus sur des millions d’hectares de terres agricoles dans le Midwest et le Sud, de nombreuses herbes n’auront à développer qu’une seule résistance, car elles sont déjà résistantes au Roundup. En clair, lorsque les agriculteurs épandront du 2,4-D à volonté sur des herbes qui sont déjà résistantes au Roundup, en fait, ils ne feront que sélectionner celles qui peuvent résister aux deux herbicides.

Les scientifiques concluent que les risques sont « en fait très élevés »que le nouvel OGM de Dow ne déclenche une nouvelle génération de super mauvaises herbes qui résistent à la fois au Roundup et au 2,4-D. La réponse des agriculteurs sera certainement la même que pour l’apparition de la résistance au Roundup : ils épandront des volumes encore plus importants.

Les scientifiques prévoient que les volumes de 2,4-D vont exploser dans quelques années, après l’introduction des nouvelles semences sur le marché. Leur principale inquiétude est due au fait que le composé est très volatile et tend à être transporté dans l’air. Il peut ainsi endommager des plantes non-cibles, comme les légumes du voisin. « Dans un environnement dominé par des plantes résistantes à l’auxine (2,4-D), ce sera un vrai défi que de faire pousser des tomates, des raisins, des pommes de terre et d’autres productions horticoles, sans risquer de les perdre lors d’un déplacement aérien du produit ».

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Un nombre étonnamment élevé d’Etats-uniens est contaminé par du 2,4-D. Ce produit est aussi trouvé très fréquemment dans les études d’échantillons d’air. (Qu’en sera-t-il si ce produit est utilisé en masse ?)

Les auteurs de l’étude ne questionnent pas l’évaluation du 2,4-D menée par le Ministère de l’environnement. Celle-ci considère que le 2,4-D et les autres produits chimiques de la même classe ne présentent « que peu de pouvoir de toxicités aigües et chroniques sur des modèles d’organismes de mammifères, d’oiseaux et de poissons ; qu’il se décompose plutôt rapidement dans le sol et ne présente pas d’effet de bioaccumulation ».

Pourtant et comme je l’ai signalé par ailleurs, le groupe « Beyond Pesticides » (Au-delà des pesticides) signale des preuves épidémiologique et effectuées en laboratoires qui établissent un lien entre cet herbicide et le lymphome non-Hodgkinien et d’autres cancers. Beyond Pesticides note aussi que le 2,4-d est un perturbateur endocrinien, c’est-à-dire qu’il peut « interférer avec le système de messages hormonal et peut modifier de nombreux processus essentiels ». En 2004, une coalition de plus d’une douzaine d’organisations environnementalistes et de justice sociale, comprenant le Natural Resources Defense Council et le Pesticide Action Network rédigèrent une lettre destinée au Ministère de l’Environnement pour désavouer sa sous-estimation des risques sanitaires du 2,4-D, en particulier son caractère cancérigène. Comme à l’accoutunée, le Ministère ne tint aucun compte de ces remarques.

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Comme le Roundup, le 2,4-D contient d’autres ingrédients dont voici une liste avec les effets toxiques possibles : nombreux risques génétiques, cancers, baisse de la fertilité, tumeurs, hypertension, anémie, diarrhées, toux, etc...

Ce qui est d’autant plus frustrant, c’est qu’il n’y a aucune raison d’inonder les champs des agriculteurs états-uniens avec ce produit. Il va s’infiltrer dans les eaux souterraines tout comme le Roundup de Monsanto et l’herbicide toxique de Syngenta, l’Atrazine l’ont déjà fait avant lui.

Les auteurs d’un article paru dans « Bioscience » montrent qu’un programme intitulé Gestion Intégrée des Mauvaises Herbes pourrait sans recourir à toujours plus d’herbicides, sauver les champs des agriculteurs états-uniens, des mauvaises herbes résistantes au Roundup. Cette démarche repose sur des méthodes de faible technicité comme la rotation des cultures, les cultures de couverture, le labourage et des applications bien ciblées d’herbicide. Avec ce type de gestion, on refait appel dans les exploitations agricoles, aux compétences et à la capacité de réfléchir des agriculteurs et cela les pousserait à planter plus de plantes et pas uniquement du maïs et du soja.

Le plus grand obstacle pour mettre en place cette gestion intégrée plutôt que d’appliquer les projets de Dow et Monsanto, n’est pas d’ordre agronomique, ni économique. Les auteurs de ces études ont démontré que « des systèmes agricoles qui appliquent cette gestion intégrée peuvent avoir des rendements compétitifs et dégager des marges bénéficiaires comparables, sinon plus importantes que celles des systèmes qui reposent principalement sur l’utilisation d’herbicides ».

En fait, le principal obstacle se trouve dans la politique économique : c’est le pouvoir qu’ont les compagnies agro-chimiques de fixer les priorités de la recherche dans les universités publiques et le Ministère de l’Agriculture et d’utiliser les subventions destinées aux agriculteurs pour récompenser ceux qui ne cultivent qu’une gamme étroite de plantes. Les agriculteurs ont utilisé la technologie Roundup depuis presqu’une génération maintenant. Ils vont tâtonner à la recherche d’une nouvelle recette.

Et c’est la où nous sommes à la croisée des chemins pour notre agriculture. Si les compagnies agro-chimique arrivent à forcer les portes du système de réglementation avec un paquet de rustines pour l’agriculture à base de Roundup, alors leur conception d’une agriculture baignant dans les herbicides continuera à dominer d’immenses étendues de terres agricoles dans ce pays pour les années à venir. Ce n’est pas une fatalité. A nous de nous faire entendre.

Tom Philpott (http://motherjones.com ) Co-fondateur de Maverick Farms, un centre d’éducation à l’alimentation durable dans la Valle Crucis en Caroline du Nord. Il était précédemment journaliste et éditeur pour le journal électronique Grist et ses travaux sur la politique alimentaire ont été publiés dans Newsweek, Gastronomica et le Guardian.

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