Émissions de méthane : enquête sur les pollutions invisibles émises par le réseau gazier
Entre le 20 et le 30 avril 2026, les Amis de la Terre France et la Clean Air Task Force (CATF) ont mené une campagne de détection des émissions de méthane sur le réseau gazier dans le Sud de la France.
Le constat dressé dans le rapport d’analyse publié aujourd’hui pointe un problème considérable et persistant : 65% des 57 sites inspectés présentaient des émissions de méthane, un gaz à effet de serre responsable d’un tiers du réchauffement climatique mondial. Les associations urgent l’Etat à mettre en oeuvre la règlementation européenne sans tarder, et à la défendre activement.
Cette mission de détection, réalisée dans neuf départements sur des infrastructures exploitées principalement par NaTran et Téréga, constitue la première enquête indépendante menée en France depuis l’entrée en vigueur du règlement européen sur le méthane en 2024. Grâce à une caméra infrarouge spécialisée permettant de visualiser les émissions et fuites invisibles à l’œil nu, les associations ont détecté 74 émissions de méthane, dont des fuites jugées suffisamment importantes pour nécessiter un signalement immédiat aux exploitants 1.
Des émissions largement évitables
- 74 % des émissions détectées étaient des fuites involontaires, liées à des défauts d’étanchéité ou à des équipements défaillants ; C’est bien plus qu’en Allemagne où les fuites ne représentaient que 10% des émissions constatées par la CATF lors d’une campagne de détection en juin 2025 2 ;
- seules 23 fuites sur les 63 observées par les associations avaient déjà été identifiées par les exploitants ;
- 74 % des sites NaTran présentaient des émissions, contre 55 % chez Téréga. Cette différence, tout comme certaines disparités départementales, démontre la marge de progrès existante pour les opérateurs. Une partie importante des émissions de NaTran provenait d’équipements connus pour relâcher du méthane par design, alors même que des alternatives sans émissions existent et doivent être déployés d’après le règlement européen.
« Notre mission de détection montre que les émissions de méthane du secteur des énergies fossiles, longtemps sous-estimées, ne sont ni marginales ni inévitables. Elles résultent d’équipements conçus pour relarguer du méthane dans l’atmosphère d’un contrôle encore insuffisant des exploitants et de défauts de maintenance et de réparation. »
« Réduire ces émissions de méthane est impératif pour réduire à très court-terme l’impact climatique du gaz. », complète Anna-Lena Rebaud.
Un scandale climatique, sanitaire et économique
Le secteur énergétique mondial est responsable de plus d’un tiers des émissions anthropiques de méthane, un gaz à effet de serre extrêmement puissant : sur vingt ans, il réchauffe l’atmosphère 84 fois plus que le CO₂ 3. Il contribue également à la formation d’ozone 4, un polluant responsable de centaines de milliers de morts prématurées chaque année dans le monde.
Au-delà des impacts climatiques et sanitaires, ces fuites représentent aussi un immense gaspillage énergétique : chaque année en France, 4 térawatt-heures de gaz sont perdus sur les réseaux, soit l’équivalent de la consommation de gaz de Marseille et Amiens combinées, pour une valeur estimée à 225 millions d’euros 5.
Une réglementation européenne à défendre et en finir avec la dépendance au gaz fossile
Les Amis de la Terre France et la CATF saluent les premiers effets du règlement européen sur le méthane, notamment la baisse des relargages volontaires et les efforts de détection observés sur le terrain. Mais les associations alertent également sur les tentatives croissantes de certains gouvernements et lobbies des énergies fossiles d’affaiblir cette précieuse réglementation au nom de la “sécurité énergétique” 6.
Force est de constater également que la France tarde à mettre en oeuvre les dispositions de cette règlementation : le régime de sanctions, dont la date butoir était le 5 août 2025, n’a pas été adopté, et plusieurs rapports de transparence sur les émissions des entreprises gazières n’ont pas été publiés par la DGEC, l’autorité administrative désignée 7.
“Notre enquête de terrain montre concrètement pourquoi le règlement européen sur les émissions de méthane est indispensable : pour protéger le climat, la santé publique et la sécurité des travailleur·ses, tout en mettant fin à un gaspillage massif de gaz fossile. Mes observations et les échanges que j’ai eus avec le personnel sur site confirment que ces règles produisent déjà des effets positifs, avec le remplacement progressif des équipements polluants par des alternatives plus propres. Il est maintenant essentiel que nous soutenions avec la même ambition l’application des normes rigoureuses aux importations de pétrole et de gaz, car cette pollution inacceptable chez nous, ne saurait l’être ailleurs”, souligne Théophile Humann-Guilleminot, thermographe certifié de la tournée et responsable de la surveillance des émissions à Clean Air Task Force.
Anna-Lena Rebaud ajoute cette demande des Amis de la Terre : “Si la réduction au maximum des émissions de méthane est essentielle, elle ne doit pas faire oublier que l’enjeu principal pour le climat est la sortie juste et planifiée des énergies fossiles, dont la combustion représente 90% des émissions de CO2 globales. En effet, les émissions de méthane observées sur une partie du réseau français ne représentent qu’une infime partie du problème. Pour en finir avec les émissions de gaz à effet de serre, le plus efficace est d’organiser la réduction de la production et de la consommation de gaz.”
Le rapport complet est disponible ici. Les rapports techniques de la CATF par site sont disponibles ici.
Dossier des images photos / vidéos
Retrouvez le détail des analyses dans le rapport disponible ici. Les émissions inquiétantes ont été signalées aux opérateurs, qui devaient faire une première tentative de réparation sous 5 jours, et avoir colmaté la fuite au maximum 30 jours après la détection. Article 14.9 du règlement européen.
Il s’agit d’une comparaison “instantanée” entre deux missions de détection à quelques mois d’écart, et non pas d’une analyse exhaustive de la totalité des réseaux gaziers allemand et français.
Global Monitoring Laboratory, Trends in Atmospheric Methane, mis à jour le 5 mai 2026.
Climate Clean Air Coalition, Programme Environnement des Nations Unies, Global Methane Assessment 2021
Calcul des Amis de la Terre à partir des données des statistiques publiques (Bilan énergétique de la France en 2024) pour les pertes de transport et des données de consommation des villes de l’Agence ORE (Gestionnaires de Réseaux de Distribution), disponibles via ce lien.
L’association internationale des producteurs de pétrole et gaz a demandé de multiples modifications au règlement européen, instrumentalisant la crise énergétique en prétendant que le règlement mettrait en péril la sécurité énergétique européenne (une accusation erronée), ce qu’avait déjà prétendu Uniper.
L’ambassadeur américain auprès de l’Union européenne a redoublé ses critiques de la régulation, disant que le « supply crunch » causé par le conflit signifie que l’UE ne peut se permettre d’être très stricte, un argument repris par la ministre de l’énergie allemande. Cinq États-membres d’Europe centrale (Bulgarie, Tchéquie, Hongrie, Roumanie, Slovaquie) ont également demandé une simplification et des délais d’application.
Les rapports de quantification théorique des émissions auraient dû être publiés en août 2025, et les rapports de détection d’émissions sur sites auraient dû l’être en février 2026. La page internet du ministère l’indique clairement, mais n’a tout de même pas publié les rapports.
